Victoire sur l'inflation, mais à quel prix?
Lorsque le taux d'inflation annuel dans la zone euro est monté à plus de dix pour cent en octobre 2022, son plus haut niveau depuis l'introduction de l'euro, il est devenu clair que la politique économique faisait face à un défi comme l'Europe n'en avait pas connu depuis des décennies. Les prix de l'énergie et de l'alimentation augmentaient à un rythme qui a surpris aussi bien les ménages que les entreprises, tandis que l'inflation aux États-Unis a atteint son plus haut niveau depuis le début des années 1980 à la mi-2022. Cependant, contrairement aux épisodes précédents, cette fois il ne s'agissait pas seulement d'une économie en surchauffe, mais d'une combinaison de plusieurs chocs qui se renforçaient mutuellement.
La pandémie de Covid-19 a perturbé les chaînes d'approvisionnement mondiales: les usines en Asie ont été temporairement fermées, les ports étaient saturés et les coûts du fret maritime se sont multipliés. En même temps, les États soutenaient les revenus des citoyens par d'énormes plans d'aide, si bien que la demande, après la réouverture des économies, est repartie fortement, tandis que l'offre était encore à la traîne. Le coup décisif, cependant, est venu avec l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, après laquelle les prix du gaz en Europe ont été par moments plusieurs fois plus élevés que d'habitude.
Aussi bien la Banque centrale européenne que la Réserve fédérale américaine visent une inflation à moyen terme de deux pour cent, bien que le mandat de la Réserve fédérale comprenne en outre le plein emploi. Leur instrument clé est le taux directeur, dont la hausse renchérit le crédit, décourage l'investissement et la consommation et ainsi réduit la demande. Le dilemme réside dans le fait que trop de prudence pourrait ancrer l'inflation dans les anticipations, mais un resserrement excessif risque de plonger l'économie dans la récession.
Il est d'autant plus remarquable que les deux banques centrales aient interprété longtemps l'inflation comme un phénomène temporaire qui disparaîtrait de lui-même dès que les chaînes d'approvisionnement se normaliseraient à nouveau. Les critiques ont fait remarquer plus tard que les banques avaient perdu de précieux mois à cause de cette interprétation, pendant lesquels les anticipations d'inflation future avaient déjà commencé à augmenter. Quand elles ont enfin réagi, elles l'ont fait avec une vigueur inhabituelle: à partir de mars 2022 la Réserve fédérale a relevé son taux directeur de presque zéro à plus de cinq pour cent, tandis que la BCE a relevé son taux de dépôt d'un niveau négatif à quatre pour cent.
Les résultats ne se sont pas fait attendre: l'inflation dans la zone euro a baissé progressivement et au cours de l'année 2025 s'est rapprochée de nouveau de l'objectif de deux pour cent. La BCE a baissé ses taux pour la première fois en juin 2024, et la Réserve fédérale a suivi quelques mois plus tard. Toutefois, le prix de cette victoire a été payé surtout par les emprunteurs: celui qui remboursait un prêt immobilier à taux variable ces années-là a dû soudain payer des mensualités nettement plus élevées. En même temps, les épargnants recevaient à nouveau des rendements sur leurs dépôts après des années de taux nuls ou même négatifs, même si souvent ceux-ci ne suffisaient pas à compenser la perte de pouvoir d'achat. Les plus durement touchés, en revanche, ont été les ménages à faibles revenus, qui consacrent une part disproportionnée de leur budget à l'alimentation et à l'énergie et ont donc ressenti les hausses de prix plus fortement que les autres.
Le débat se poursuit aujourd'hui encore parmi les économistes sur la question de savoir si les banques centrales ont tiré suffisamment de leçons de cet épisode. Les uns affirment que la réaction tardive mais résolue s'est révélée juste, car l'inflation a été maîtrisée sans récession profonde et sans hausse spectaculaire du chômage. D'autres, en revanche, avertissent que les changements structurels, comme le vieillissement de la population, le coût de la transition énergétique et la montée du protectionnisme, pourraient accroître durablement la pression sur les prix. Si cela se vérifie, il est fort probable que l'ère des taux d'intérêt extrêmement bas, telle que nous l'avons connue dans la décennie précédant la pandémie, ne reviendra pas. Pour les banques centrales cela signifierait que la lutte pour la stabilité des prix n'est pas une victoire acquise, mais une tâche permanente qui exige de la vigilance, de la crédibilité et la volonté de prendre des décisions impopulaires.